La société civile face à 40 ans d’état d’urgence dans le Sud

La pandémie de COVID-19 et les mesures pour l’endiguer qui ont été appliquées sur tout le territoire ont jeté une lumière nouvelle sur la précarité des populations des régions du sud de Madagascar. Aux nouvelles restrictions se sont heurtées les questions sur un état d’urgence climatique, alimentaire et sanitaire installé depuis maintenant plusieurs décennies, au point de devenir parfois une norme de base aux actions de la société civile.

Le Dr Colas Rafanoharana est médecin spécialisé dans le leadership humanitaire et coordinateur interrégional de l’ONG ASOS pour le sud. Fort de plusieurs années d’expérience à Madagascar et dans d’autres pays du sud, à travers diverses organisations comme l’Association Sanitaire de La Réunion, l’ONG Village Pilote au Sénégal, Andzaha Santé France, Gynécologie Sans Frontières, Mission Aviation Fellowship ou encore Helimission. Il est aussi spécialiste en gestion intégrée des risques sanitaires où il a grandement contribué à l’éradication de l’épidémie de peste avec l’OMS en 2017 et 2018. Son engagement personnel est « de faire en sorte que les principes humanitaires fondamentaux (humanité, neutralité, indépendance, impartialité) soient respectés et que les organisations de la société civile jouent leurs véritables rôles ».

Il était parmi les intervenants lors de notre débat en ligne en juin 2020 sur la situation des communautés vulnérable en période de pandémie, durant lequel il a alerter sur les conséquences néfastes du confinement et du covid19 dans cette partie sud de Madagascar. Dans cette interview, il revient donc pour nous livrer ses pensées sur la situation.

Où en est le Sud de Madagascar actuellement en termes de développement ?

Malgré les nombreuses interventions qui se sont succédé au fil des années, on peut dire que le Sud de Madagascar reste encore dans son état de vulnérabilité. La santé, la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau restent toujours les priorités en termes de développement et ces trois secteurs sont au premier rang des priorités. En matière de santé, je pense que parmi les 6 piliers identifiés par l’OMS le problème se trouve surtout au niveau des prestations de services, de l’approvisionnement en médicament, et au niveau des ressources humaines.

Concernant cette dernière, le Sud de Madagascar souffre d’un manque cruel de personnel de santé avec un ratio de couverture médecin / population ou agents de santé /population largement inférieur à la normale.

Pour ce qui est de la sécurité alimentaire, le Sud de Madagascar est plutôt face à un gros problème de disponibilité et d’accessibilité des nourritures liées à la fertilité du sol et en grande partie à l’aridité de la zone.

L’accès à l’eau par contre, quoique des efforts ont été entrepris, reste un défi majeur pour l’Etat et pour les acteurs qui œuvrent dans le développement. Un défi dans l’implémentation des infrastructures et dans l’utilisation des nappes phréatiques, un défi dans la mise en place d’un bon comité de gestion, un défi dans la mise en œuvre d’un programme d’adduction pérenne et d’une stratégie efficace d’approvisionnement en eau.

Quelles sont les causes structurelles qui ont été constatées 1- qui ont mené à cette situation, 2- qui font que la situation soit devenue permanente ?

Les causes structurelles qui ont mené à cette situation de stagnation en termes de développement sont multidimensionnelles. On peut citer les problèmes liés aux aléas climatiques (El Nino), les Us et coutumes, l’enclavement, les questions sécuritaires, le niveau d’éducation etc.  Les causes qui font que cette situation continue à perdurer sont aussi multifactorielles.

Certains projets manquent de réalisme car ne sont pas élaborés au préalable avec les bénéficiaires mais plutôt suivant l’impératif des bailleurs. Les politiques publiques ne sont pas bien définies et il existe un Gap entre les priorités de l’Etat et les réels besoins de la population. Le système de santé, l’économie locale et la population en générale sont non résilients de telle sorte que chaque choc ou chaque crise devient le début d’un cercle vicieux.

On peut aussi noter un niveau d’implication insuffisant et un défaut de coordination des intervenants pour développer une synergie d’action efficace capable d’apporter une réelle contribution au développement. Par ailleurs les acteurs locaux ne sont pas assez responsabilisés faute de leadership et de vision claire et ils sont souvent négligés alors qu’ils sont proches de la population et maîtrisent le contexte. 

Les questions sécuritaires constituent un blocage pour le développement dans le sud de Madagascar malgré la mise en place des dina et la mobilisation du fokonolona.
Quels partenariats et dynamiques positives se sont mis en place ?

Dans le Sud de Madagascar de nombreux partenariats se sont mis en place pour avoir une vision commune plus large et justement pour développer une synergie d’action basée sur une exploitation maximale des valeurs ajoutées de chaque organisation. Le partenariat ACF/ASOS par exemple dans la région Atsimo Andrefana et dans la région Androy s’inscrit dans un registre de collaboration ONG internationale/nationale.

A travers différents programmes dont le plaidoyer, le WASH, la mobilisation communautaire, le renforcement du système de santé (RSS) et la sécurité alimentaire, le projet a apporté sa contribution en instaurant un mécanisme d’action positif basé sur des approches intégrées unissant les 4 P (partenariat publique /privé /population). Ce partenariat est considéré comme le plus réussi actuellement par rapport aux autres pays d’Afrique qui mettent en œuvre le même projet avec le même financement.

Par ailleurs le partenariat ASOS/ MSH dans le cadre du programme de santé ACCESS est un consortium établi pour appuyer le système de santé dans le développement de son volet communautaire. Ceci est à l’origine de la contractualisation des nombreux agents de santé  pour solutionner le problème de RH dans 8 districts de la région Atsimo Andrefana.

Enfin je crois que parmi les types de partenariat qui marchent le mieux est celui qui existe entre ASOS et les autres OSC à travers différentes formes (COMARESS, HINA, ROCH). Le contexte de santé actuel fait que les évènements sont favorables à ces OSC pour soigner leur image publique, accroître leur capacité organisationnelle, bien organiser leur plaidoyer et pourquoi pas améliorer leur viabilité financière.

Parlez-nous du projet ROCH et de ses perspectives pour les 10 prochaines années

Le ROCH est un réseau d’OSC à caractère humanitaire mis en place pour assurer la durabilité et la pérennisation du projet « renforcement du leadership humanitaire » financé par Fanainga et mis en œuvre par ASOS.  C’est un réseau qui regroupe actuellement 35 OSCs dans 5 districts de la région Atsimo Andrefana à savoir Sakaraha, Ampanihy, Betioky, Tuléar 1, Tuléar 2.

L’objectif principal est de créer une masse critique d’acteurs capables d’influencer les décideurs pour la gestion efficace des réponses aux urgences dans les situations de crise.

Les perspectives dans les 10 prochaines années tournent autour de l’extension du réseau de façon à avoir une couverture nationale en passant par les régions avoisinantes dont Anosy et Androy.  Ensuite dans le processus de la localisation de l’aide humanitaire (accord du Grand Bargain), nous allons faire en sorte que les membres du réseau soient complètement opérationnels et puissent apporter les premières réponses aux crises en cas des situations humanitaires.

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